« Les réformes de l’organisation du culte musulman sont urgentes, utiles et nécessaires »

TRIBUNE – LE MONDE 08-10-2020

Mohammed Moussaoui

président du CFCM

Saluant les propositions du chef de l’Etat pour lutter contre le séparatisme, le président du Conseil français du culte musulman, Mohammed Moussaoui, souligne dans une tribune au « Monde » que l’islam de France doit faire le choix du régime associatif « loi 1905 ». Mais pour que le plan réussisse, il faut ramener la République dans tous ses territoires et la faire aimer à tous ses enfants.

Tribune. Le président de la République a présenté un plan visant, d’une part, à défendre la République face aux assauts des extrémistes qui veulent imposer à la société leur vision contraire aux valeurs républicaines et, d’autre part, à rendre la présence de la République et ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité effectives sur tous ses territoires. Ce combat contre l’extrémisme, les musulmans de France le mènent depuis longtemps et sont en première ligne. Quoi de plus blessant et offensant que de voir sa propre religion dévoyée et instrumentalisée pour porter atteinte à son propre pays et à ses propres concitoyens ?

Ce plan, qui touche à des questions sensibles telles que les libertés d’association et d’éducation, devra se déployer dans un cadre légal solide nécessitant une expertise approfondie du Conseil d’Etat, du Conseil constitutionnel et des représentants de la nation. Une fois votée, la loi s’appliquera, principe d’égalité en droit oblige, à tous les cultes. Raison pour laquelle ces derniers sont tous également concernés et consultés.

Il serait contre-productif et dangereux que des décisions se trouvent rejetées par nos institutions et juridictions car contraires aux principes du droit. Cela affaiblirait l’autorité de l’Etat et renforcerait le discours extrémiste, victimaire et complotiste.

Mettre fin aux discriminations

S’agissant de la laïcité, l’abandon du sujet stérile et clivant des signes religieux témoigne d’une hauteur de vue et d’une volonté de ne pas passer à côté de l’essentiel. Inscrire dans la loi la jurisprudence sur le principe de neutralité aux structures privées chargées d’une mission de service public est une clarification qui ne devrait pas faire débat.

L’égalité femmes-hommes, corollaire de l’égale dignité humaine, est un principe fondamental qu’il faut réaffirmer avec force en toutes circonstances, sans jamais tomber dans la caricature qui dessert cette noble cause. Le traitement médiatique réservé au « certificat de virginité » nous oblige à réaffirmer que l’islam interdit cette atteinte inacceptable à l’intimité des femmes.

L’obligation de scolarisation à l’école dès l’âge de 3 ans est quant à lui un choix pragmatique face à la difficulté de rendre effective l’obligation faite aux parents d’assurer une éducation saine à leurs enfants. Toutefois, nous appelons à se prémunir des effets déplorables de contrôles mal effectués, qui pourraient causer aux enfants des traumatismes pouvant être exploités et entretenus par les ennemis de la République.

Pour que ce plan puisse réussir, il faut ramener la République dans tous les territoires. Il faut mettre fin aux discriminations à l’emploi et au logement et en finir avec la ghettoïsation. Il faut que les pouvoirs publics s’alarment davantage des discours de haine contre les musulmans. La République, pour rester crédible, ne doit plus tolérer que des récidivistes, condamnés pour provocation à la haine raciale, continuent de déverser leur haine sur des plateaux de télévision. Sans la vigilance de nos forces de police et de gendarmerie, des plans similaires à ceux du terroriste de Christchurch [qui a attaqué deux mosquées le 15 mars 2019 et tué 51 musulmans], en Nouvelle-Zélande, auraient pu être mis à l’œuvre sur notre sol. Ce terroriste dit avoir été inspiré par des thèses promues par des écrits français.

Cursus agréés, charte de l’imamat…

Nous regrettons que ce climat délétère autour de l’Islam fait que le mot «islamisme» soit aujourd’hui assimilé à l’extrémisme alors que tout comme « judaïsme » et « christianisme » il devrait renvoyer à une religions et à une civilisation.

 

Le Conseil français du culte musulman, partenaire de ce plan global, prendra sa part de responsabilité et devra revoir sa mission, son mode de gouvernance et son organisation territoriale, notamment en créant des conseils départementaux. L’islam de France doit faire le choix du régime des associations « loi 1905 ». Il est exigeant en matière de gestion et de transparence et avantageux en matière fiscale ; il permettra au culte musulman de prendre la place qui lui revient dans le paysage cultuel de notre pays.

Ces réformes de l’organisation du culte musulman sont urgentes, utiles et nécessaires pour permettre aux institutions d’assumer la responsabilité qui est la leur. Pour ce faire, il faut renforcer l’unité entre les différentes composantes de l’islam de France. Celles-ci, pour qu’elles soient crédibles, entendues et soutenues, doivent mettre l’intérêt général de notre pays et de nos concitoyens au-dessus de toute autre considération.

Les imams et les aumôniers, dont l’action a permis de sauver de nombreux jeunes des griffes de l’extrémisme, ont besoin d’être aidés et soutenus. Leur statut doit être clarifié et leur formation renforcée. Cela passe par la mise en place de cursus agréés, d’une charte de l’imamat, et d’une procédure de certification et de révocation qui protège à la fois l’imam et les mosquées. Il permettra également de faire barrage à des personnes sans formation ou, pire encore, à des prêcheurs de la haine afin qu’ils ne s’adressent pas aux fidèles de nos mosquées.

Le but n’est pas de doter l’islam de France d’un clergé. Une telle évolution doit faire l’objet d’une longue réflexion sur sa pertinence et sa faisabilité.

Meilleure connaissance de l’islam

Tout cela nécessite des sources de financement conformes au cadre républicain. Nous avons fait des propositions concrètes et conformes à l’esprit et aux finalités de la loi 1905 et nous espérons qu’elles pourront trouver leur place dans le texte de loi en préparation. L’idée la plus importante est celle de donner aux associations gestionnaires des lieux de culte la possibilité d’exploiter des immeubles de rapport [un ensemble immobilier loué afin d’en tirer le meilleur rendement possible], obtenus grâce à des dons et souscriptions auprès des fidèles.

A cet égard, nous nous félicitons que l’Etat engage des moyens pour une meilleure connaissance de la religion musulmane et de sa civilisation, à travers l’action de la Fondation de l’islam de France et la mise en place d’espaces d’études islamiques de haut niveau.

C’est parce que cette politique se veut globale, en s’attaquant tout à la fois à l’extrémisme comme à ses causes, que nous la soutenons. Cet équilibre est pleinement conforme aux idéaux musulmans et républicains : notre islam est enraciné dans les mêmes valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité. C’est pourquoi nous serons des partenaires lucides, exigeants, indépendants, mais toujours loyaux à la République.

Mohammed Moussaoui est président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et de l’Union des mosquées de France (UMF), docteur agrégé et directeur du département de mathématiques de l’université d’Avignon. Il est formé en théologie et en sciences islamiques.

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/08/les-reformes-de-l-organisation-du-culte-musulman-sont-urgentes-utiles-et-necessaires_6055201_3232.html

UMF FRANCE

L’« Union des Mosquées de France », ci-après dénommé «UMF», est une association régie par la loi du 1er juillet 1901 et le décret du 16 août 1901.